Les faits : une fraude avérée, des condamnations légitimes
La décision du tribunal correctionnel de Paris est tombée comme un coup de tonnerre : quatre ans de prison dont deux ferme (sous bracelet électronique), 100 000 euros d’amende, et surtout cinq ans d’inéligibilité avec effet immédiat pour Marine Le Pen.
Le tout dans le cadre de l’affaire des assistants parlementaires européens, un système de détournement de fonds publics estimé à près de trois millions d’euros, orchestré pour financer le fonctionnement interne du Front National (devenu Rassemblement national) avec de l’argent de Bruxelles.
Il y a eu fraude. Point.
Et cette fraude n’est pas une erreur administrative. C’est une organisation systémique, avec des élus complices, des fonds européens détournés, et une logique de dissimulation.
La sanction était donc attendue. La justice a dit le droit, elle l’a dit fort.
Mais c’est précisément ce « fort » qu’il faut interroger.
Une inéligibilité « exécutoire immédiatement » : une ligne rouge franchie ?
C’est cette clause, rarissime, qui change tout. Marine Le Pen est rendue inéligible immédiatement, sans possibilité de suspendre cette mesure par un appel.
Autrement dit, elle est exclue de la présidentielle de 2027 dès aujourd’hui, à moins qu’un futur jugement en appel ne renverse cette décision dans les mois qui viennent. Un pari incertain.
Pourquoi une telle précipitation ? Y avait-il une urgence démocratique à neutraliser Marine Le Pen aujourd’hui ?
Ce choix interpelle, surtout à la lumière de certaines déclarations entendues durant le procès, où l’on aurait senti — à tort ou à raison — une volonté affirmée de « ne pas rater » la présidente du RN.
La justice n’est pas là pour faire barrage.
Elle n’est ni un rempart républicain, ni une arme contre des adversaires politiques. Elle est là pour juger des faits, pas des idéologies. Et dès lors qu’elle donne le sentiment d’agir dans un but politique, même légitimé par une faute réelle, elle fragilise sa légitimité.
Justice d’exception ou justice à deux vitesses ?
Ce sentiment d’exception est d’autant plus fort qu’il contraste avec tant d’autres affaires.
Combien de délinquants violents, de récidivistes, de trafiquants ou d’agresseurs sexuels sont aujourd’hui remis en liberté après une première condamnation, dans l’attente de l’appel ?
Combien de fois a-t-on vu des peines non exécutées immédiatement, des bracelets repoussés, des décisions différées ?
Pourquoi ici, pour une fraude certes grave mais non violente, l’exécution immédiate ?
Pourquoi cette sévérité brutale ici, quand ailleurs, la justice semble si lente, si indulgente, si… tolérante ?
C’est cette incohérence qui nourrit un ressentiment profond dans une partie du pays. Non pas parce qu’ils soutiennent Le Pen, mais parce qu’ils ne comprennent plus qui a droit à l’indulgence, et qui se fait broyer sans délai.
Quant la justice française joue gros
En voulant défendre la probité politique, la justice a-t-elle offert à Marine Le Pen un statut de martyre ?
En cherchant à restaurer l’exemplarité, a-t-elle renforcé la défiance d’une partie de la population envers les institutions ?
Il ne s’agit pas de minimiser la faute. Mais de rappeler une évidence : la justice ne peut être exemplaire que si elle est perçue comme équitable.
À force de créer des exceptions, elle risque de devenir suspecte. Et dans un pays fracturé, ce soupçon-là est peut-être plus dangereux encore que la faute qu’elle prétend punir.
Car à trop vouloir neutraliser une figure du populisme, on finit parfois par nourrir ce qui le rend puissant : le sentiment d’injustice, l’impression de deux poids deux mesures, et la défiance généralisée.
Or, quand la justice perd la confiance du peuple, ce n’est pas seulement l’extrême droite qui prospère. C’est l’idée même de démocratie qui vacille.
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