En cette année marquant le 80e anniversaire de la libération des camps de concentration, l’Europe se souvient. Se souvenir de l’horreur absolue de la Shoah, de la barbarie nazie, et de l’abîme moral dans lequel le continent a sombré. Mais ce souvenir pose aussi une question fondamentale : que signifie aujourd’hui le « plus jamais ça » dans une Europe en quête d’identité et de valeurs communes ?
Le traumatisme fondateur : l’Europe née des cendres
Les camps de concentration, symboles ultimes de la déshumanisation, ont été l’un des points de départ du projet européen. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, des figures comme Robert Schuman, Jean Monnet ou Simone Veil, rescapée d’Auschwitz, ont porté une conviction : seule une union des peuples européens pourrait garantir que de telles atrocités ne se reproduisent jamais.
Robert Schuman, dans sa Déclaration de 1950, voyait l’intégration économique comme un moyen d’éviter les rivalités qui avaient conduit à deux guerres mondiales. Mais cette vision allait bien au-delà de l’économie : elle portait l’ambition de faire de l’Europe un espace de paix, de justice et de droits humains.
Simone Veil, survivante de l’horreur des camps de concentration et figure majeure de l’Union, a incarné cette mémoire vivante. Lors de son discours inaugural au Parlement européen en 1979, elle a rappelé que l’Europe devait rester un rempart contre les discriminations, l’antisémitisme et la haine, mais aussi un lieu de dignité pour tous.
Les racines philosophiques d’une Europe Humaniste
Bien avant le XXe siècle, des penseurs européens ont posé les bases intellectuelles d’un humanisme qui allait influencer l’Europe d’après-guerre.
Érasme de Rotterdam, au XVIe siècle, plaidait pour une union spirituelle et culturelle des peuples européens, basée sur l’entente et la tolérance. Ce précurseur voyait déjà dans les divisions nationales et religieuses les germes de conflits destructeurs.
Emmanuel Kant, dans Vers la paix perpétuelle (1795), imaginait une fédération d’États reposant sur des principes de droit et de raison, où les nations coopéreraient pour prévenir la guerre. Sa philosophie a inspiré l’idée européenne moderne, en proposant une approche universelle de la paix et de la morale.
Enfin, des penseurs comme Hannah Arendt, après la Shoah, ont théorisé la responsabilité collective de l’humanité face aux mécanismes de la déshumanisation. Son analyse des totalitarismes éclaire encore aujourd’hui les dangers de l’indifférence et de la banalisation du mal.
Une mémoire vive, un défi permanent
Cependant, le « plus jamais ça » est plus qu’un slogan historique. À l’heure où les témoins directs de la Shoah disparaissent, la mémoire doit être réinventée pour les nouvelles générations. L’Europe est confrontée à des défis majeurs qui testent sa capacité à rester fidèle à cet idéal.
Les crises migratoires ont révélé des tensions autour des valeurs d’hospitalité et de solidarité. La montée des populismes, parfois teintés de nationalisme xénophobe, rappelle que les fractures idéologiques qui ont déchiré l’Europe au XXe siècle ne sont pas si éloignées. De même, les attaques contre l’État de droit dans certains pays membres montrent que les principes fondateurs de l’Union ne sont pas acquis.
Construire une Europe humaniste face aux défis contemporains
À l’heure du 80e anniversaire de la libération des camps, l’Europe doit redéfinir son pacte de valeurs à travers les défis du XXIe siècle. L’héritage de la Shoah impose une vigilance constante face aux dangers de l’exclusion et de la haine. Mais il appelle aussi à agir concrètement dans des domaines clés :
- La défense des droits humains : qu’il s’agisse de protéger les minorités, de lutter contre l’antisémitisme ou de défendre les réfugiés, l’Europe doit être un espace de dignité et de respect.
- La mémoire active : à travers l’éducation et les commémorations, l’histoire des camps doit être transmise comme un avertissement permanent contre la barbarie.
- Un nouvel humanisme écologique : la transition climatique et les inégalités mondiales sont des enjeux qui requièrent la solidarité européenne. Comme après 1945, l’Europe doit se poser en laboratoire d’un monde plus juste.
Le « plus jamais ça », une mission inachevée
L’Europe, à l’heure de cet anniversaire, porte la responsabilité de transformer la mémoire de l’horreur en un projet d’avenir. Fidèle aux idées de Schuman, Veil, et aux grandes figures philosophiques qui l’ont inspirée, l’Union européenne peut être plus qu’un marché commun : elle peut incarner une vision humaniste, où les valeurs de solidarité, de justice et de paix deviennent un rempart contre toutes les formes de barbarie.
Le « plus jamais ça » n’est pas qu’une leçon d’histoire ; c’est un impératif moral et politique pour l’Europe d’aujourd’hui et de demain qui nous oblige. A nous de réenchanter l’Europe et ses valeurs pour qu’ils ne soient pas mort en vain.