La vitre teintée de la sécurité sociale
Ce que les rapports ne montrent pas, ce que le pays paie. Chaque année, on nous annonce le déficit de la Sécurité sociale comme une fatalité : 23 milliards d’euros en 2025, selon la Cour des comptes.
Mais personne n’explique vraiment d’où vient ce gouffre, ni pourquoi il s’aggrave, ni qui le creuse.
Derrière ce chiffre, il y a deux Frances : celle qui soigne, et celle qui compte. Et c’est la seconde qui a pris le pouvoir.
Côté administratif les bureaux grossissent, côté soins les lits maigrissent
La France ne dépense pas trop pour sa santé. Elle dépense mal.
Entre 2002 et 2022, le nombre d’administratifs hospitaliers a augmenté de près de 35 %, tandis que le nombre d’infirmiers n’a progressé que de 18 %, et que 80 000 lits ont été fermés.
C’est ça, la “modernisation” : une armée de cadres derrière des écrans, pendant que les urgences saturent.
On accuse le président Sarkozy d’avoir voulu supprimer un poste sur deux dans la fonction publique. A l’hôpital, C’est bien pire on a supprimé indistinctement un agent sur 2 sans regarder son utilité : 3 soignants 1 administratif, quand il aurait fallu ne pas supprimer un seul poste de terrain.
Le vrai courage aurait été là : supprimer « utile », pas dans la chair et les yeux bandés.
Le système d’auto-cannibalisation de l’hôpital public.
Faute de bras, les hôpitaux recourent massivement à l’intérim : plus d’un milliard d’euros en 2024 pour des soignants qui, souvent, avaient quitté le public pour mieux revenir, payés deux fois plus cher. Et qui oserait les en blâmer.
C’est un cercle vicieux : la fonction publique nourrit elle-même les agents privés tout droit sorti de ses propres rangs par ras-le-bol.
Pendant ce temps, les arrêts maladie explosent, pas par paresse, mais par épuisement.
En dix ans, leur coût a bondi de +60 %.
Et les accidents du travail sont souvent reclassés en maladies ordinaires, invisibilisant les dégâts réels d’un système qui s’épuise à force d’ignorer sa base.
Comptablement neutre. Humainement, un désastre.
L’illusion contributive : ou quand 1 chiffre remplace la vérité
Il faut remettre l’Église au centre du village. Quand Le Monde écrit que « l’État contribue à hauteur de 74 % » au régime de retraite de ses agents, il dit vrai mais sur le plan purement comptable. Là aussi un aveuglement volontaire ?
Le Monde, dans son excellent article, oublie de préciser pourquoi ce taux est si élevé, et ce qu’il cache.
Ce n’est pas une « cotisation ordinaire » comme dans le privé : c’est une subvention d’équilibre.
Autrement dit, une ligne budgétaire destinée à combler un régime structurellement déficitaire. Un déficit que le contribuable finance, sans le savoir, sous couvert de “contribution publique”.
Car dans le privé, le principe est simple :
Ce que tu promets, tu le finances. Ce que tu donnes, tu le paies sur ton propre résultat.
Dans le public, c’est l’inverse :
Ce que tu promets, c’est le pays entier qui le finance, fonctionnaires compris.
Et c’est là que Le Monde “oublie” quelques lignes comptables. Il cite le taux de 74 %, sans rappeler que ce chiffre est artificiel car il correspond au coût des avantages spécifiques du régime public :
- Départs plus précoces (certains encore avant 60 ans) ;
- Calcul des pensions sur les six derniers mois (cette base sert de référence au traitement indiciaire pour la part “régime de base” des fonctionnaires), quand le privé les calcule sur les 25 meilleures années ;
- Garantie quasi intégrale du montant de la pension par le budget général, quelles que soient les conjonctures.
Autrement dit : plus d’avantages, plus tôt, et mieux garantis : donc beaucoup plus chers. Voir « le site officiel du Service des Retraites de l’État ».
Et comme cette charge ne peut pas être transférée au “résultat de l’entreprise” (puisqu’il n’y en a pas), elle est transférée à la dette publique.
La Fondation IFRAP, elle, le dit plus crûment : les régimes publics “ne sont pas comparables” au privé, mais leur coût réel, toutes compensations incluses, excède de plusieurs milliards d’euros celui des régimes de droit commun.
Et ces milliards-là ne sortent pas, que, des poches des fonctionnaires, ils sortent surtout de celles des contribuables et de dettes supplémentaires.
C’est la politique du « qui donne, paie… mais avec l’argent des autres ».
Et dans ce système, la générosité n’est plus une vertu, c’est un risque budgétaire.
L’entre-soi de la transparence, pour les Français circulez n’y a rien à voir
Les comptes de la Sécurité sociale sont produits, contrôlés et validés… par ceux qui les tiennent.
L’Acoss, la Cnam et le ministère des Comptes publics travaillent en vase clos.
Là où toute entreprise doit recourir à un commissaire aux comptes indépendant, l’État se vérifie lui-même.
Et la Cour des comptes, à la fin, compile ces chiffres, tire un trait, et conclut : le déficit se creuse.
Mais elle ne demande jamais : pourquoi ?
C’est une vitre teintée institutionnelle : on aperçoit des silhouettes, jamais la scène.
Les noms sont là, dans les rapports, mais tout le monde fait semblant de ne pas les lire.
Les retraites de base des fonctionnaires de la Sécurité sociale illustrent la même logique d’auto-alimentation.
Les cotisations y sont inférieures à celles du privé, mais les pensions plus garanties.
L’État est à la fois employeur, payeur et contrôleur.
Il fixe les règles, verse les pensions et se les certifie lui-même.
La dette, avant d’être reprise, doit être comprise et surtout pas promise
La CADES, la Caisse d’amortissement de la dette sociale, ne peut reprendre la dette parce qu’elle ne sait même pas d’où vient la fuite, Et elle est limitée dans ce qu’elle a le droit de faire.
Avant de refinancer, il faudrait auditer sérieusement :
- Combien d’administratifs par soignant ?
- Combien d’intérimaires par titulaire ?
- Combien de titulaires pour encadrer des internes ?
- Combien de lits supprimés depuis 2010 ?
- Combien de bureaux fabriqués depuis 2010 que l’on pourrait peut-être supprimer en partie, ou à minima rationaliser ?
- Combien d’euros dépensés pour produire un euro de soin réel ?
Sans ces réponses, les milliards ne sont qu’un bruit de fond. Et la “refonte utile” reste un mot creux, un placebo, un pansement sur une jambe de bois. Il est peut-être temps de comprendre qu’on ne fabrique pas de pansements, ni de médicaments pas chers,
Le faux débat politique : bienvenue au bal des hypocrites
À droite, on promet de réduire la dépense.
À gauche, on promet plus de moyens.
Et au milieu, personne ne touche au cœur du problème :
les doublons, les agences redondantes, les postes sans mission claire.
Tout le monde s’accorde à dire que “la France soigne mal”, mais personne n’a le courage de dire que c’est sa bureaucratie qui l’étouffe.
Pendant ce temps, les Français patientent trois mois pour un rendez-vous chez un spécialiste, et une nuit entière aux urgences pour être vus.
Pendant qu’à l’assemblée on parle de milliards, les Français eux parlent de douleur.
La vraie démagogie des politiques de droite comme de gauche
La vraie démagogie, ce n’est pas de dire que la France est trop généreuse ou qu’il faut taxer plus.’est de continuer à le dire sans jamais ouvrir les livres de comptes.
Un tiers du budget public national va à la Sécurité sociale (environ 600 milliards d’euros par an).
Mais jamais les Français n’ont eu autant de mal à être soignés, ni autant de mal à comprendre leurs remboursements.
Ce n’est pas un problème de générosité. C’est un problème de courage.
L’urgence : Redonner du souffle à ceux qui sauvent
Ce n’est pas la Sécurité sociale qu’il faut réformer.
C’est la manière dont la France regarde ceux qui la font vivre.
Les soignants ne demandent pas la charité, ils demandent de l’air.
Du temps, du respect, et des salaires à la hauteur du sang-froid qu’on leur réclame.
Ce sont eux qui sauvent des vies.
Ce sont eux qui encaissent la violence, les insultes, les cris, la misère qu’on n’a pas voulu prévenir.
Et ce sont eux qui paient, moralement et physiquement, la facture d’un système malade de sa propre paperasse.
On ne répare pas la santé publique avec des « mots », mais avec des « actes » :
moins d’administratif, plus de soignants ; moins de formulaires, plus de mains.
Le jour où la France paiera d’abord ceux qui soignent avant ceux qui comptent,
alors peut-être, oui, « ce jour-là » on arrêtera enfin l’hémorragie.
