Une famille yéménite fuit par la côte tandis que des navires restent pris sous une chaîne symbolisant le détroit de Bab Al-Mandab. Une famille yéménite fuit par la côte tandis que des navires restent pris sous une chaîne symbolisant le détroit de Bab Al-Mandab.

Bab Al-Mandab : le Yémen referme le piège des détroits

À Bab Al-Mandab, la géographie transforme la guerre du Yémen en menace régionale. Riyad peut reprendre une côte ; sans paix politique, le piège restera ouvert.

La guerre au Yémen vient de retrouver son verrou : Bab Al-Mandab. Les forces gouvernementales soutenues par l’Arabie saoudite tentent d’en chasser les houthistes, tandis que missiles et drones frappent le royaume. Une bataille locale menace de nouveau une route mondiale. La carte, ici, n’est pas le décor. Elle est l’arme.

La « porte des larmes » tient le monde par la manche

Dans son épisode du 6 octobre 2026, Le Dessous des cartes replace le Yémen entre la mer Rouge, le golfe d’Aden et l’océan Indien. Bab Al-Mandab est le passage obligé vers Suez pour la route maritime la plus courte entre l’Asie et l’Europe. Quelques kilomètres d’eau suffisent donc à donner une portée mondiale à un conflit longtemps abandonné aux marges de l’actualité.

Cette géographie donne aux houthistes un levier bien supérieur à leur poids économique. Ils n’ont pas besoin d’arrêter chaque navire. Le risque suffit à détourner des compagnies, renchérir les assurances et inquiéter les marchés. Quand Ormuz est déjà perturbé par la guerre avec l’Iran, menacer Bab Al-Mandab revient à serrer le commerce mondial entre deux doigts.

Riyad reprend la côte, pas encore l’initiative

Début octobre, les forces du gouvernement yéménite, appuyées par l’aviation saoudienne, ont lancé une contre-offensive autour du détroit et de Moka. Le terrain reste disputé : Reuters comme Associated Press rapportent des gains gouvernementaux, mais soulignent que leur étendue ne peut pas être entièrement vérifiée.

Dans le même temps, les houthistes ont revendiqué des attaques contre l’Arabie saoudite. Les autorités saoudiennes ont confirmé que les frappes contre les aéroports d’Abha et de Riyad avaient fait trois morts et 36 blessés les 6 et 7 octobre. Le front ne borde plus seulement un détroit. Il remonte jusqu’aux infrastructures civiles du royaume.

Douze années de guerre démentent les victoires rapides

Les houthistes ont pris Sanaa en 2014. Riyad est intervenu en 2015 pour restaurer le gouvernement reconnu internationalement. La puissance aérienne n’a pourtant ni vaincu le mouvement, ni réparé l’État yéménite. La trêve de 2022 avait gelé une partie des combats sans régler le conflit.

L’Iran a armé et soutenu les houthistes, qui lui offrent un moyen peu coûteux de menacer son rival saoudien. Mais les réduire à de simples marionnettes de Téhéran serait confortable et faux. Leur enracinement est yéménite. Le Monde rappelle aussi que des décennies d’ingérence saoudienne ont nourri les fractures religieuses et politiques dont le mouvement a profité. Les parrains régionaux exploitent la guerre ; ils ne l’ont pas créée seuls.

Le détroit ne doit pas effacer les Yéménites

Les cartes attirent l’œil vers les pétroliers. Elles doivent aussi montrer ceux qui fuient à pied. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, plus de 184 000 personnes ont été déplacées entre le 1er août et le 4 octobre. Pour elles, Bab Al-Mandab n’est pas un concept stratégique. C’est une route barrée, un foyer perdu, une nouvelle fuite.

Les houthistes transforment un couloir maritime en instrument de légitimité et exposent des civils. Riyad, de son côté, défend un accès vital, mais risque de reprendre le réflexe qui a déjà échoué : croire qu’une supériorité militaire peut produire un ordre politique.

Gagner le passage ne suffira pas

Sécuriser Bab Al-Mandab est nécessaire. En faire l’unique horizon serait une erreur. Un détroit peut être rouvert par la force puis refermé par la prochaine offensive, tant que le Yémen reste morcelé, appauvri et gouverné par des armes concurrentes.

La vraie victoire ne sera donc pas une flèche déplacée sur une carte. Elle exigera un accord yéménite, une garantie régionale et la protection durable de la navigation comme des civils. Sinon, la « porte des larmes » restera fidèle à son nom : ouverte aux navires un jour, refermée sur les peuples le lendemain. Combien de campagnes militaires faudra-t-il encore pour admettre que la géographie se sécurise, mais que la paix se construit ?

Sources