Une figure européenne tient la vanne d’un gazoduc entre des représentants américain et russe, devant Kyiv privée d’électricité. Une figure européenne tient la vanne d’un gazoduc entre des représentants américain et russe, devant Kyiv privée d’électricité.

Réouverture de Nord Stream : l’Europe doit garder la vanne

Washington et Moscou reparlent de Nord Stream pendant que l’Ukraine s’éteint. Le commerce peut préparer la paix, pas décider à la place de l’Europe.

Reuters révèle des discussions entre responsables américains et russes autour d’un investisseur des États-Unis dans Nord Stream. Au même moment, les frappes russes tuent des civils et plongent Kyiv dans le noir. Le commerce peut préparer la paix. Il ne peut pas la remplacer, encore moins décider à la place de l’Europe.

Le gazoduc revient avant la paix

Selon Reuters, Jared Kushner, émissaire de Donald Trump, et Kirill Dmitriev, conseiller de Vladimir Poutine, ont évoqué l’entrée d’un investisseur américain dans les gazoducs reliant la Russie à l’Allemagne. Cinq sources informées décrivent un projet qui permettrait à des capitaux américains de profiter d’un futur retour du gaz russe en Europe.

Le symbole est brutal. Moscou fournirait le gaz, Washington prendrait sa part, l’Europe paierait la facture. La paix deviendrait une promesse commerciale avant d’être une garantie politique.

Une révélation n’est pas encore un accord

La prudence reste obligatoire. La Maison-Blanche affirme qu’aucune discussion récente n’a porté sur Nord Stream, tout en précisant que tout accord avec la Russie devrait bénéficier aux contribuables et aux entreprises américaines. Berlin rappelle que les gazoducs et le gaz russe sont sanctionnés, que l’Allemagne a trouvé d’autres fournisseurs et qu’une réouverture n’est pas souhaitée.

Associated Press confirme toutefois le cadre général : lors de leur rencontre au Kremlin le 5 septembre, Kushner, Steve Witkoff et Poutine ont parlé pendant plus de trois heures. Le conseiller diplomatique russe Iouri Ouchakov a ensuite indiqué que de grands projets économiques communs avaient été examinés en détail. La piste énergétique n’est donc pas un accord. Mais elle n’est pas née dans le vide.

Pendant les affaires, les civils paient

Cette conversation arrive au pire moment. Jeudi, une bombe guidée russe a explosé près de bus à Kramatorsk, tuant trente personnes selon les autorités locales rapportées par Associated Press. La veille, une frappe sur un immeuble de Prylouky avait fait vingt-deux morts, dont cinq enfants. À Kyiv, quatre autres personnes ont été tuées jeudi et les coupures ont perturbé l’eau et les transports, selon les autorités citées par Le Monde.

Ces morts ne rendent pas la diplomatie indécente. Elles rendent l’ordre des priorités essentiel. D’abord faire taire les armes et protéger les civils. Ensuite bâtir des garanties. Enfin seulement parler des dividendes de la paix.

Le commerce ne remplace pas la sécurité

L’idée de lier prospérité et cessez-le-feu n’est pas absurde. Les interdépendances peuvent réduire le prix politique de la rupture. Mais Nord Stream a déjà montré l’autre face de cette logique : une dépendance peut devenir un levier, puis une vulnérabilité.

Changer l’actionnaire sans changer la dépendance ne crée pas une souveraineté. Une part américaine dans le tuyau ne transformerait pas automatiquement le gaz russe en énergie sûre. Elle déplacerait seulement le centre de profit.

L’Europe n’est pas un marché à partager

La réouverture de Nord Stream ne peut être négociée entre Washington et Moscou comme si l’Union européenne était un client silencieux. Les Européens doivent décider de leurs sanctions, de leur approvisionnement et du risque qu’ils acceptent. L’Ukraine, elle, ne peut devenir la clause humanitaire d’un contrat énergétique.

La paix aura besoin d’argent, de commerce et de reconstruction. Mais elle aura d’abord besoin de consentement, de sécurité et de droit. Si l’Europe ne garde pas la main sur la vanne, qui empêchera les autres de décider quand l’ouvrir — et à quel prix ?

Sources