Deux navires marchands ont été frappés par des drones, mardi 6 octobre, dans la zone économique exclusive de la Bulgarie. Un cargo a coulé, l’autre a brûlé. L’auteur de l’attaque n’est pas encore établi. Ce vide n’autorise ni l’inaction, ni la certitude de convenance.
La guerre a rejoint la route marchande
Selon les autorités bulgares, des drones aériens et maritimes ont attaqué les deux bâtiments vers 3 heures, à environ 130 kilomètres de la côte. L’Alfa Watan, sous pavillon togolais, a sombré et son équipage restait porté disparu mardi soir. Les dix-huit marins de l’Able, sous pavillon de Palaos, ont été évacués ; deux ont été grièvement blessés.
C’est la première attaque directe de ce type signalée dans la zone économique bulgare depuis l’invasion de l’Ukraine. La veille, un autre cargo avait coulé au large de la Roumanie après un incendie attribué à un drone, faisant deux morts. Trois navires civils en moins de vingt-quatre heures : l’accident isolé devient une menace pour la navigation.
Une zone économique n’est pas un territoire
La précision juridique compte. Une zone économique exclusive n’est pas une mer territoriale. La Bulgarie y détient des droits sur les ressources et des responsabilités de secours, tandis que les autres États conservent la liberté de navigation. Les deux cargos ne battaient pas pavillon bulgare.
Brandir aussitôt l’article 5 de l’OTAN serait donc trompeur. Le traité protège le territoire des alliés ainsi que leurs forces, navires et aéronefs dans les zones prévues ; il ne transforme pas automatiquement l’attaque d’un cargo étranger en attaque contre la Bulgarie. L’OTAN a d’ailleurs renvoyé les questions aux autorités bulgares. La gravité est réelle. L’automaticité militaire, non.
Le soupçon n’est toujours pas une preuve
Volodymyr Zelensky accuse la Russie et affirme que les forces ukrainiennes n’opéraient pas dans ce secteur. Moscou n’avait pas répondu mardi. Sofia, elle, refuse de conclure : son ministre de la défense estime qu’il faut retrouver des débris ou qu’un belligérant revendique l’attaque pour identifier les drones.
Cette prudence n’est pas une faiblesse. Elle protège la crédibilité européenne. Accuser sans preuve offrirait à l’auteur véritable le brouillard qu’il recherche et aux propagandes adverses le prétexte qu’elles attendent. Attendre les preuves ne signifie pas attendre pour protéger.
L’assurance comprend avant la diplomatie
Le premier ministre bulgare, Rumen Radev, a prévenu que ces frappes perturbaient déjà la navigation et renchérissaient les assurances. Un armateur n’a pas besoin d’un communiqué définitif pour recalculer un risque. Il voit un cargo coulé, un autre incendié, des marins disparus et une route céréalière devenue cible.
La guerre déborde alors sans conquérir un mètre de territoire. Elle le fait par la prime d’assurance, le détour imposé, le retard de livraison et le refus d’un équipage d’embarquer. Le drone coûte peu. L’incertitude, elle, se facture à tous.
Protéger la mer sans fabriquer la certitude
L’Europe doit tenir deux lignes en même temps : renforcer la surveillance maritime et aérienne, coordonner les secours, préserver les traces ; puis publier les éléments permettant d’attribuer l’attaque. Protéger d’abord. Accuser ensuite.
La première réponse n’est donc pas une déclaration de guerre. C’est une présence : radars mieux partagés, patrouilles coordonnées, routes signalées aux équipages et enquête commune assez solide pour résister aux démentis. Si les preuves désignent un État, la réponse politique pourra alors être ferme et collective. Si elles révèlent autre chose, l’Europe aura évité de bâtir sa riposte sur une erreur.
La retenue n’interdit pas la fermeté. Elle lui donne une cible juste. Dans une mer où chacun peut lancer un drone et désigner l’autre, la prochaine frontière à défendre n’est-elle pas aussi celle qui sépare la preuve du réflexe ?
