Dans la nuit du 11 au 12 octobre, une cyberattaque a déréglé les systèmes frigorifiques de plusieurs centaines de supermarchés français. Des rayons ont été vidés, des aliments jetés et des départs de feu signalés. Cette fois, les pirates n’ont pas seulement touché des données. Ils ont fait monter la température du monde réel.
Une commande suffit à rompre la chaîne du froid
Intermarché, Coopérative U, Carrefour, E.Leclerc et Monoprix figurent parmi les enseignes touchées. Dans environ 150 magasins Intermarché, les équipements ont été poussés jusqu’à 50 °C pendant six heures, selon Reuters. Le parquet de Paris a ouvert une enquête sur cette attaque de grande ampleur et sur ses conséquences : pertes alimentaires et incendies.
Le bilan financier national n’est pas encore établi. Inutile de lui inventer un chiffre. Le dommage essentiel est déjà visible : un réglage envoyé à distance a suffi à rendre impropres des produits frais et surgelés. Le clavier a rencontré la chambre froide. Et le virtuel a brûlé du réel.
La commodité avait laissé une poignée à distance
Les systèmes concernés permettent de surveiller et de régler les installations sans envoyer un technicien dans chaque magasin. Cette télémaintenance réduit les coûts et accélère les interventions. Elle ouvre aussi une porte qu’il faut savoir garder.
Danfoss, le fabricant danois mis en cause, affirme que la majorité des unités affectées étaient anciennes, en fin de vie et privées de mises à jour de sécurité. En août, les chercheurs de Claroty avaient détaillé plusieurs failles sur un contrôleur de la marque et montré que des milliers d’interfaces de gestion étaient accessibles depuis Internet. Des correctifs existaient. Il n’est toutefois pas établi que les pirates aient exploité précisément ces vulnérabilités. La prudence vaut aussi en cybersécurité.
Le coupable inconnu ne doit pas devenir un alibi
Aucun auteur n’a été identifié publiquement. Accuser aussitôt un État, un groupe militant ou un concurrent serait transformer l’enquête en roman. Mais attendre un nom pour tirer les leçons techniques serait une autre fuite.
Le problème dépasse l’identité de l’assaillant. Un équipement qui agit sur une température, une porte, une pompe ou une ventilation n’est pas un simple terminal informatique. Son piratage peut gâcher de la nourriture, arrêter une activité, provoquer un sinistre ou menacer la santé. La cybersécurité industrielle n’est donc plus une affaire réservée au service informatique. Elle devient une règle de sûreté.
Tout débrancher serait une victoire à la Pyrrhus
La réponse facile consisterait à se moquer des « frigos connectés » et à couper tous les accès. Elle oublierait l’utilité de la maintenance à distance. Le vrai choix n’oppose pas le progrès au retour de la clé à molette. Il oppose la connexion maîtrisée à la connexion abandonnée.
L’ANSSI recommande pour les systèmes industriels des accès distants ouverts à la demande, limités dans le temps, authentifiés, journalisés et cloisonnés. Il faut y ajouter un inventaire des équipements, des mises à jour suivies et des seuils locaux capables de refuser une consigne aberrante. Une installation critique doit pouvoir rester sûre quand le réseau ne l’est plus.
La responsabilité ne se met pas au congélateur
Le fabricant doit corriger et soutenir ses produits. L’installateur doit sécuriser l’accès qu’il ouvre. L’exploitant doit connaître ses appareils, appliquer les mises à jour et remplacer ceux qui ne sont plus maintenus. Quant à l’État, il doit traiter la technologie opérationnelle comme ce qu’elle est devenue : une infrastructure du quotidien.
La connexion n’est pas la faute. L’oubli l’est. Chaque économie obtenue en prolongeant un système obsolète crée une dette invisible, jusqu’au matin où elle se paie en marchandises détruites et en magasins paralysés. Après cette nuit à 50 °C, faudra-t-il encore attendre qu’un hôpital, un entrepôt ou un réseau d’eau serve de thermomètre ?
