La mobilisation du 5 novembre a rassemblé près de 600 000 personnes selon l’estimation provisoire du ministère de l’Intérieur, presque 1,6 million d’après la CGT. Quelques heures plus tard, Sébastien Lecornu annonçait une conférence sociale lundi. La rue a obtenu une table. Elle attend toujours ce qui sera posé dessus.
Le thermomètre diverge, la fièvre ne fait plus débat
L’écart entre les comptages est immense. Il n’efface pas le mouvement. Le ministère reconnaît la plus forte participation depuis le début de la contestation, tandis que la CGT recense 1 573 000 manifestants dans 207 villes.
Salariés du public et du privé, jeunes et retraités ont convergé autour des salaires, du coût de la vie et des services publics. Après les violences d’octobre, la journée devait démontrer qu’une revendication sociale ne se résume pas aux casseurs qui tentent de la parasiter. Malgré des tensions et des incidents, la masse des cortèges a replacé le portefeuille devant la vitrine brisée.
Le gouvernement avait mobilisé 70 000 policiers et gendarmes. Il sait désormais compter les risques. Il doit aussi compter les fins de mois.
Le pouvoir d’achat a quitté les moyennes
Le malaise n’est pas une impression produite par un mégaphone. Au deuxième trimestre, le pouvoir d’achat du revenu disponible des ménages a reculé de 0,5 %, selon l’Insee. L’institut prévoit aussi qu’en 2026 les revenus d’activité diminueront en termes réels pour la première fois depuis 1993, hors crise sanitaire.
Les moyennes nationales peuvent encore raconter une situation supportable. Le caddie, le loyer et le plein racontent une autre histoire. L’inflation énergétique a repris, les salaires réagissent avec retard et l’emploi s’affaiblit. Quand l’addition arrive chaque semaine et la compensation une fois l’an, la statistique finit toujours par perdre la discussion familiale.
Une conférence n’est pas une augmentation
Matignon réunira lundi syndicats et patronat pour parler salaires et pouvoir d’achat. C’est une concession politique. Ce n’est pas encore une réponse économique.
Le Smic a déjà été revalorisé automatiquement en juin, à 12,31 euros brut de l’heure. L’avancer de nouveau sans coup de pouce réel ne ferait que déplacer le calendrier légal. À l’inverse, promettre une hausse générale sans regarder les petites entreprises, les grilles de branche et les finances publiques transformerait une urgence légitime en facture différée.
Voilà le nœud. Les salariés ne peuvent plus être payés en patience. Les employeurs ne peuvent pas être sommés de signer un chèque dont personne ne discute le financement. Une négociation sérieuse doit articuler hausse des bas salaires, rattrapage des minima conventionnels, rémunération des agents publics et allégements mieux ciblés. Sinon, chacun repartira avec son communiqué. Le portefeuille, lui, restera vide.
Les syndicats ont aussi une obligation de résultat
La CGT réclame notamment une hausse de 10 % du Smic. D’autres organisations avancent des montants différents. Cette pluralité est normale ; elle interdit seulement de transformer la conférence en concours de slogans.
Les syndicats devront hiérarchiser. Veulent-ils d’abord relever le minimum légal, pousser les négociations de branche, dégeler le point d’indice ou protéger les services publics ? Tout demander à la fois peut être une plateforme. Ce n’est pas encore un accord.
Le patronat devra, lui, cesser de présenter toute hausse comme une catastrophe certaine. Un modèle économique qui ne survit qu’avec des salaires durablement rattrapés par le minimum légal mérite au moins un diagnostic. La compétitivité ne consiste pas à rendre la pauvreté plus productive.
Matignon doit arriver avec autre chose que des chaises
Le gouvernement a longtemps traité la colère comme un problème d’ordre public. Le 5 novembre lui rappelle qu’elle est d’abord une question de partage, de travail et de confiance.
Lundi, Lecornu pourra féliciter les partenaires sociaux pour leur sens du dialogue. La formule est prête depuis des décennies. Ce qui manque, c’est un calendrier, des chiffres, des arbitrages et une méthode pour vérifier leur application.
La rue n’a pas donné raison à chaque revendication. Elle a retiré au pouvoir le droit de répondre par le seul silence. Une conférence sociale peut ouvrir une issue. Mais si Matignon n’y apporte que la table, combien de temps faudra-t-il avant que la rue revienne chercher le reste ?
