Une scène de théâtre séparée entre un public qui proteste et une artiste qui continue de jouer sous la protection d'un rideau ouvert. Une scène de théâtre séparée entre un public qui proteste et une artiste qui continue de jouer sous la protection d'un rideau ouvert.

Boycott culturel : la liberté ne se trie pas

Boycotter une institution, contester une œuvre ou exclure un artiste ne sont pas le même geste. La liberté d’expression exige de préserver ces distinctions.

Dans sa chronique du 15 septembre sur LCI, Caroline Fourest dénonçait les confusions entre boycott et liberté d’expression. Le sujet brûle parce qu’il touche à Gaza, à Israël et aux artistes sommés de choisir leur camp. Pour le traiter justement, il faut d’abord remettre les mots à leur place.

Boycotter est aussi une parole

Refuser d’acheter, de regarder ou d’écouter n’est pas encore censurer. C’est parfois une manière de protester. En 2020, dans l’arrêt Baldassi contre France, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que l’appel non violent au boycott de produits israéliens relevait de la liberté d’expression, dès lors qu’il ne contenait ni appel à la haine ni propos racistes ou antisémites.

Cette distinction protège tout le monde. Elle protège celui qui refuse un concert comme celui qui décide d’y entrer. La liberté n’oblige pas à applaudir.

Mais elle interdit de confondre son refus avec le droit de faire taire les autres.

Une porte fermée n’est plus un débat

La frontière est franchie lorsque la pression vise à empêcher une œuvre d’exister, à intimider un programmateur ou à réduire un créateur à sa nationalité. En mars, le Conseil économique, social et environnemental alertait sur la multiplication des entraves physiques et numériques à la création : vandalisme, menaces, annulations sous contrainte et autocensure.

Le cas du cinéaste israélien Nadav Lapid montre l’absurdité de l’assignation. Opposant déclaré au gouvernement de Benyamin Nétanyahou, il a pourtant été visé par un appel au boycott dans un festival. Punir un dissident pour son passeport revient à offrir au pouvoir qu’il combat le monopole de son identité.

L’artiste n’est ni un drapeau ni un tribunal

Fourest a choisi Boy George pour incarner le prix d’une parole impopulaire. Sa chanson favorable à Israël lui a valu de vives critiques et, selon Le Figaro, son retrait d’une production londonienne de Jesus Christ Superstar. On peut contester son propos, sa lecture de la guerre et même la qualité de sa chanson. On ne devrait pas exiger sa disparition.

La réciproque compte. Un artiste solidaire des Palestiniens ne devient pas le porte-parole du Hamas. Un artiste israélien n’est pas le représentant automatique de son gouvernement. Un artiste juif n’a pas à répondre d’une guerre. Une cause juste se déshonore lorsqu’elle distribue des identités collectives comme des verdicts.

Les institutions, elles, doivent rendre des comptes

Refuser l’assignation individuelle ne signifie pas placer toutes les institutions hors de portée. Une université, un festival ou un organisme financé par un État peut être interrogé sur ses partenariats, ses choix et ses responsabilités. Le débat sur les sanctions politiques demeure légitime. Il doit porter sur des actes établis, pas sur des origines supposées.

Voilà le point que les slogans effacent : boycotter une institution impliquée, contester une œuvre et exclure une personne ne sont pas le même geste. La précision n’affaiblit pas l’engagement. Elle l’empêche de devenir arbitraire.

La liberté se mesure à la voix adverse

Notre époque réclame des artistes qu’ils prononcent le bon mot, au bon moment, sous peine d’être soupçonnés par tous. Cette police morale change de uniforme selon les camps, mais elle garde la même méthode : culpabilité par association, procès d’intention, menace économique.

La culture n’est pas un territoire sans conflit. Elle est le lieu où le conflit devrait rester civilisé. Protester, répondre, quitter une salle : oui. Menacer, déprogrammer par peur, assigner une personne à son passeport : non.

La liberté d’expression n’est crédible que lorsqu’elle protège une parole qui nous déplaît. Sommes-nous encore capables d’entendre sans absoudre, et de combattre une idée sans effacer celui qui la porte ?

Sources