Budget 2027 : quand la jeunesse découvre les limites de la solidarité entre générations.
À quelques mois de l’élection présidentielle, 5,5 milliards d’euros d’efforts demandés aux retraités se heurtent à un front politique déjà largement constitué. Pendant ce temps, collégiens, lycéens et étudiants réclament des conditions d’enseignement décentes. Derrière ces deux actualités se pose une question dérangeante : notre démocratie protège-t-elle davantage ceux qui votent aujourd’hui que ceux qui devront assumer demain une dette publique accumulée sans avoir eu leur mot à dire ?
À l’approche de la présidentielle, toucher aux retraites devient une ligne rouge
Le poids électoral des retraités face aux arbitrages budgétaires, au-delà des clivages politiques traditionnels.
Le gouvernement envisageait pour 2027 un effort de 5,5 milliards d’euros concernant les retraités. Deux mesures étaient prévues : la réduction du plafond de leur abattement fiscal de 10 % et le gel ou la sous-indexation de certaines pensions.
La première mesure a été rejetée dès le 7 octobre en commission des finances, soit 1,4 Mds €. Il ne s’agissait pourtant pas de relever les taux d’imposition, mais de réduire partiellement un avantage fiscal, historiquement comparable à la déduction de 10 % accordée aux salariés au titre de leurs frais professionnels, bien que le régime applicable aux pensions soit juridiquement distinct.
Quant au gel des pensions, le précédent parlementaire est particulièrement éclairant. Le 5 décembre 2025, les députés avaient déjà supprimé une mesure comparable par 197 voix contre 84.
Mais qui avait voté contre le gel des pensions ?
Le Rassemblement national, le Parti socialiste, La France insoumise, Les Républicains et les Écologistes avaient voté pour sa suppression, rejoints par des députés de l’UDR, de la GDR et de LIOT.
Ensemble pour la République, le MoDem et Horizons s’y étaient principalement opposés, souhaitant le Gel pour au moins 1 an.
Ce précédent ne constitue pas encore un vote sur le texte de 2027, mais il révèle les rapports de force et la difficulté politique de faire adopter cette nouvelle contribution. Renoncer chaque année à des économies, sans les compenser par d’autres recettes ou réductions de dépenses, creuse le déficit et alourdit la dette transmise aux générations suivantes.
À quelques mois de la présidentielle, les divergences entre formations politiques semblent s’effacer lorsqu’il s’agit de préserver le pouvoir d’achat des retraités. La défense de leurs intérêts devient l’un des rares terrains sur lesquels des partis habituellement adversaires peuvent se retrouver.
Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les retraités sont privilégiés. Beaucoup disposent de pensions modestes. Mais pourquoi un effort fiscal visant notamment des retraités aux revenus plus élevés paraît-il politiquement si difficile à défendre, alors que les investissements réclamés pour les générations futures demeurent soumis à d’interminables arbitrages ?
Pendant ce temps, les organisations lycéennes et étudiantes demandent 10 milliards d’euros pour améliorer les conditions d’études, recruter des personnels, rénover les établissements et élargir l’accès à l’enseignement supérieur.
A quelques mois d’une élection présidentielle, les priorités budgétaires sont-elles déterminées par les besoins du pays ou par le poids électoral de ceux qui les expriment ?
Des écoles à rénover, des enseignants à remplacer : est-ce vraiment trop demander ?
Distinguer les exigences élémentaires des propositions les plus ambitieuses.
Le mouvement lycéen ne réclame pas uniquement une transformation du système éducatif. Il demande des bâtiments correctement chauffés, des classes supportables en été, des enseignants présents, des sanitaires entretenus et un meilleur accompagnement des élèves.
Dans certains établissements, les élèves doivent affronter des températures difficilement compatibles avec de bonnes conditions d’apprentissage, en hiver comme en été (parfois 10° l’hiver et 35° pour l’été dernier).
En juillet 2025, plus de 2 200 écoles avaient dû fermer lors d’une vague de chaleur. Cette situation illustre les difficultés rencontrées pour adapter les établissements au climat. Et en 2026 c’était dès la mi-juin.
Bien sûr, les revendications ont un coût. Mais peut-on invoquer les dix milliards d’euros demandés pour laisser sans réponse un besoin aussi élémentaire que celui d’étudier dans un établissement salubre, avec des profs, des chaises et des tables ?
Nous parlons ici d’enfants et d’adolescents auxquels la République impose une obligation scolaire et promet, en contrepartie, les moyens d’apprendre.
Depuis quand des conditions normales d’enseignement sont-elles devenues une ambition budgétaire plutôt qu’une obligation collective ?
Le problème de la jeunesse : elle ne pèse presque rien dans les urnes
Le déséquilibre démocratique entre les générations qui décident et celles qui subiront les conséquences des décisions.
Les collégiens et l’immense majorité des lycéens n’ont pas le droit de vote. Ils ne peuvent ni sanctionner une politique éducative, ni peser directement sur les choix budgétaires lors des élections nationales.
Les étudiants majeurs disposent du droit de vote, mais leur participation électorale demeure historiquement inférieure à celle des générations plus âgées.
Les chiffres de l’Insee sont éclairants : au second tour des législatives de 2022, 28 % des moins de 30 ans ont voté, contre 59 % des personnes âgées de 65 ans ou plus.
Cette différence ne prouve pas que les gouvernements négligent volontairement les jeunes. Mais elle soulève une question particulièrement inconfortable pour notre démocratie.
Les retraités constituent un électorat nombreux et généralement plus mobilisé. Les collégiens et les lycéens, eux, ne disposent pratiquement d’aucun poids électoral direct. Leur avenir dépend donc de décisions prises par des responsables politiques qu’ils ne peuvent pas encore désigner.
Or, une démocratie ne devrait pas seulement répondre à ceux qui possèdent aujourd’hui un bulletin de vote. Elle devrait aussi protéger les intérêts de ceux qui n’en disposent pas encore.
Qui défend réellement les générations futures lorsque leurs besoins entrent en concurrence avec les intérêts électoraux immédiats ?
La facture de demain : ce que nous refusons de financer aujourd’hui
Ce que nous croyons économiser aujourd’hui en reportant les investissements peut coûter bien plus cher aux générations suivantes.
Rénover un lycée, former un enseignant, accompagner un élève en difficulté ou construire un logement étudiant représentent des dépenses immédiates.
Mais reporter ces investissements peut également entraîner des coûts futurs : bâtiments plus dégradés, inégalités scolaires persistantes, difficultés d’insertion professionnelle et besoins de rattrapage plus importants.
La jeunesse héritera de la dette publique, mais aussi de l’état des infrastructures, du système éducatif et des choix économiques laissés par les générations précédentes.
Elle devra financer le service de cette dette, participer à son refinancement et à son éventuel remboursement, tout en prenant à son tour en charge les retraites, la santé et les autres services publics.
Chaque avantage fiscal maintenu, chaque économie abandonnée et chaque dépense non compensée peuvent contribuer au déséquilibre des comptes publics. Leur accumulation au fil des années finit par peser sur ceux qui arrivent ensuite.
Il serait trop simple d’attribuer toute la dette publique aux seuls avantages accordés aux retraités. Mais il serait tout aussi contestable de faire comme si la préservation répétée de ces avantages n’avait aucune conséquence budgétaire.
La solidarité entre générations ne peut pas fonctionner dans un seul sens. Protéger les droits des aînés est nécessaire ; préparer les conditions de vie des plus jeunes l’est tout autant.
A quoi bon préserver systématiquement les équilibres d’aujourd’hui si nous transmettons à nos enfants une dette grandissante et des infrastructures insuffisamment entretenues ?
Conclusion : Ceux qui ne votent pas paieront l’addition
Le débat n’est pas de dresser les retraités contre les jeunes. Il est de savoir jusqu’où une société peut préserver les avantages des générations présentes tout en reportant sur les suivantes le coût de ses décisions.
Depuis des années, les gouvernements successifs cherchent à contenir la dépense publique, pendant que des avantages fiscaux et des dispositifs de protection sont maintenus. Les économies envisagées sur les retraites se heurtent régulièrement à de fortes résistances politiques. Dans le même temps, les établissements scolaires attendent leurs rénovations, leurs enseignants et leurs moyens.
Le problème n’est pas de protéger les retraités. Il est de mesurer ce que coûte collectivement cette protection et de se demander pourquoi les besoins de la jeunesse ne bénéficient pas toujours de la même mobilisation politique.
Car ceux qui manifestent aujourd’hui devant leurs collèges et leurs lycées ne votent pas, ou presque pas.
Ils n’ont pas approuvé les budgets successifs, ils n’ont pas décidé des dépenses ni des avantages fiscaux maintenus au fil des années. Pourtant, ce sont eux qui, devenus adultes, devront assurer la continuité financière de l’État, supporter les charges de la dette accumulée et contribuer à son remboursement.
Et ils devront le faire avec les écoles, les universités, les infrastructures et les services publics que nous aurons choisi de leur transmettre.
Voilà peut-être la véritable injustice entre les générations : ceux qui ne peuvent pas encore voter pour décider des dépenses publiques seront demain ceux à qui l’on demandera d’en régler la facture.
Une dette qui ne se mesure pas seulement en milliards d’euros, mais aussi en occasions perdues, en investissements reportés et en avenir compromis.
