Protéger sa vitrine, payer un agent, fermer boutique. Selon franceinfo, voilà les précautions recommandées par le préfet de police de Paris, Patrice Faure, avant les manifestations du 24 octobre. Une question demeure : jusqu’où le commerçant doit-il payer et s’exposer pour pallier les limites de la protection publique ?
Une précaution qui appelle des comptes
Le courrier du 21 octobre préconise notamment le recours à la sécurité privée, la protection des devantures et une adaptation des horaires. Il demande aussi de rester à l’intérieur en cas de troubles et d’appeler la police. Cette dernière consigne compte : elle ne demande pas aux commerçants d’affronter les casseurs.
Mais après les dégradations des 17 et 18 octobre, l’inquiétude mérite davantage qu’un catalogue de précautions. Quelles forces seront disponibles ? Comment protéger les rues commerçantes ? Comment intervenir lorsqu’un pillage commence ?
Prévenir d’un danger est nécessaire. Expliquer comment les secours prendront le relais l’est tout autant. Si l’agent privé appelle la police face à un groupe violent, quelle réponse opérationnelle est prévue ? C’est là que la recommandation doit devenir une protection.
Aucun responsable sérieux ne peut promettre un policier devant chaque porte. Cela ne dispense pas de rendre compte des moyens engagés et de leur efficacité.
Des milices ? La question du glissement
Que demande exactement Patrice Faure ? De protéger les établissements ? De financer leur gardiennage ? Et si cela échoue, qui intervient ?
Embaucher des professionnels de la sécurité ne revient pas à constituer une milice. Il faut garder cette distinction. Mais lorsque les commerçants craignent de se retrouver seuls, le risque politique est clair : que certains finissent par croire qu’ils doivent défendre eux-mêmes leur boutique.
C’est précisément ce glissement qu’une autorité publique doit prévenir. La peur de perdre son outil de travail peut pousser à des décisions dangereuses. Une consigne administrative doit fixer les limites et expliquer quel relais public prendra effectivement la suite.
Entre voisins qui s’entraident et groupe décidé à faire lui-même la police, la frontière doit rester nette. Laisser s’installer le sentiment d’abandon, c’est risquer de voir la protection improvisée devenir une confrontation que personne ne maîtrise.
Se défendre expose aussi devant la justice
En France, on ne peut pas se faire justice soi-même. Un commerçant qui blesse quelqu’un s’expose, selon les circonstances, à des poursuites et à une condamnation, pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. La colère et la propriété du magasin n’accordent aucune immunité.
La légitime défense existe. L’article 122-5 du Code pénal encadre la nécessité et la proportionnalité de la riposte ; l’article 122-6 prévoit notamment une présomption face aux auteurs de vols ou de pillages exécutés avec violence. Mais les circonstances restent déterminantes et peuvent être contestées. Qui faisait quoi ? Quel danger existait ? La riposte était-elle encore nécessaire ?
Le statut d’étudiant ou l’âge d’un jeune ne tranche pas ces questions. Les faits, eux, doivent pouvoir être établis. Le commerçant peut donc subir un double choc : voir son commerce attaqué, puis devoir répondre de sa propre intervention.
Un agent privé n’est pas une unité de maintien de l’ordre
Imaginons un agent face à plusieurs dizaines de pilleurs. Qu’attend-on de lui ? Qu’il les arrête au péril de sa vie ? Qu’il rende coup pour coup ?
Si une compagnie de CRS ne parvient pas à contenir un groupe violent, comment demander à une personne seule d’y réussir ? Le nombre, l’équipement, l’entraînement collectif et les renforts comptent. Le courage individuel ne remplace aucun de ces moyens.
La surveillance et la dissuasion ont une utilité. Elles ne garantissent pas qu’un magasin résistera à une attaque collective. Et l’agent privé reste soumis à la loi : l’article R631-10 du Code de la sécurité intérieure lui interdit les violences hors du cadre de la légitime défense.
Le risque physique demeure. Le risque pénal aussi. Une prestation facturée ne les fait pas disparaître.
Monsieur le préfet, quelle protection concrète ?
Fermer peut éviter une exposition immédiate. Cela coûte aussi une journée de recettes. Payer une sécurité supplémentaire pèse davantage sur une petite boutique que sur une grande enseigne.
Si le recours au privé doit compléter l’action publique, il faut démontrer comment les deux s’articulent. Sans cela, la recommandation risque d’être reçue comme une facture supplémentaire adressée à ceux qui ont déjà peur.
Monsieur le préfet, quels moyens permettront aux commerçants et aux Parisiens d’être protégés sans devoir choisir entre fermer, payer davantage ou risquer eux-mêmes l’affrontement ?
